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Message  david le Mer 3 Nov - 14:21

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Le Culte

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Rencontre avec le dernier des Bevilacqua

Christophe, quarante-cinq ans de carrière, soixante-cinq ans au compteur, deux hits générationnels et l’amour des virages à la corde. Dans le jargon des courses automobiles, on appellerait ça une victoire par forfait, un succès par chaos, une espèce de survivance aux mortels. Lorsque le téléphone a sonné pour confirmer l’interview avec l’oiseau de nuit, on n’y a pas vraiment cru. Comme distancé, une fois encore, par le dernier des grands coureurs de jupons.

Saute du scooter
Remet tes soquettes
J’suis un tricheur
Fallait pas jouer à être honnête

Remontons quelques semaines en arrière. Au milieu de l’été, il y avait d’abord eu la chanson déclic, celle qui fait tout basculer. Trois fois rien, 2.36 de frisson, le pied de batterie qui tape sur les murs capitonnés, la voix blanche tirée à quatre épingles et la basse matraquée en gants blancs. Saute du scooter, sixième piste du Beau Bizarre, un disque que j’avais jusqu’ici davantage cité par habitude et fainéantise sans parvenir à en saisir la fulgurance. Et puis tout s’était rapidement emballé. Une fois les doigts enfoncés au fond du moteur Bevilacqua, impossible de faire marche arrière. Dieu merci certains1 avaient ouvert la voie, la remontée du fleuve se ferait donc en croisière. Il faudrait désormais vivre avec lui, ses disques, ses obsessions, se coltiner ce goût du beau blessé comme un éloge à l’insouciance. De 19712 à 2010, très peu de déchets. Des chansons grandioses à tous les étages, des disques méconnus mais réhabilités par les temps présents (la B.O. de La route de Salina, remise à l’honneur par D.I.R.T.Y. en 2009), un Olympia (1976) qui voyait CriCri sonner comme du Lou Reed sodomisé à la gomina, des morceaux du futur enregistrés en 1984 (Alan Vega + John Carpenter + Jacno = Voix sans issue), du blues travesti dans la langue d’Eddy Mitchell (Mère, tu es la seule), un éventail de grandiloquences sans artifice à terrasser tous les terriens. Derrière ses verres fumés, Christophe semblait voir le monde bien droit. Mais sa terre penchait, que voulez vous, on ne choisit pas toujours sa patrie.

Dandy : terme éculé du 21ème siècle permettant aux journalistes endimanchés de décrire tout artiste ayant accroché une rose à sa boutonnière et Christophe au-dessus des baldaquins (fonctionne également pour Bryan Ferry).

Esthète : se dit du chanteur italien capable de transformer son quotidien en sentier de roses. Ex : « Il m’arrive de fantasmer la femme dans les courbes d’une belle automobile »

De miracle fantasmé en réalité augmentée, nous voilà donc arrivés au soir fatidique du 3 octobre 2010. C’est beau bizarre une ville la nuit. Sur la rive gauche du Montparnasse éclairé, il est là dans son intérieur nuit, assis dans la pénombre. Un tas de clichés à ses pieds, des bottines cuir au bout des guiboles, la gueule en forme de juke-box blues et les mains qui dessinent de grandes arabesques pour illustrer son propos. A vrai dire, dernier des Bevilacqua, Christophe l’est depuis 1972, l’année des Mots bleus. Depuis ce temps, l’auteur d’Aimer ce que nous sommes a récolté les lauriers, il s’apprête d’ailleurs à recevoir le prix SACEM 2010 de la chanson française et planche déjà sur son nouvel hold-up.

J’ traîne, J’traîne
Le feu rouge passe au vert
Ce trottoir, quelle galère J’traîne
(…)
Y a plus de parties au compteur du flipper.
Je regarde l’heure, j’ai peur.
Juste un peu menteur… menteur.

Dans le trois-pièces qui lui sert encore aujourd’hui de mausolée guirlande, le coureur de Magny-Cours n’a pas perdu la mémoire, encore moins les pédales. Son ombre flotte sur les grands boulevards désertés, lui sur ses jukebox d’origine, ses bibelots, ses synthés modernes – le petit dernier est tout juste arrivé d’Italie et il patiente encore, à peine déballé, dans le couloir – et ses souvenirs - la Bardot des Madragues jetée ici, un cliché de Bashung période Buddy Holly caché là-bas, des postes de radio vintage couchés sur le Steinway – tous entassés comme autant de trophées dans la pénombre. Cette nuit-là, Christophe évoquera ses fantômes, ses envies, Alan Vega – son alter légo -, Bashung, ses échos et son Amérique. Son nouvel album aussi, qu’il entame à peine. Des envies de piano qui résonnent, d’arrangements qui claqueraient comme un flipper, nouvelle table rase pour la vieille crinière d’or. Des questions, beaucoup. Des réponses, pas assez. Interview, pour paraphraser la chanson, avec ce Christophe aux touches innombrables. Beau comme un synthétiseur, bizarre, comme la simplicité.


CHRISTOPHE ::: Le dernier des Bevilacqua
envoyé par Gonzai_mag. - Clip, interview et concert.

Plus que des albums, il y a des chansons. Emporte moi (1973) comme un slow suicidaire qui aurait bu la tasse, Le petit gars (1972) et ses trois langueurs d’avance, la référence à Lennon en folkerie pastorale sur Merci John d’être venu (1976), le retour en grâce après treize ans de silence sur Enzo et ses beats de cheval cabré (1996), l’odyssée de l’espace de La Man (2001). Sur le circuit Christophe, plus rien ne s’arrête. Et puis il y a Aline bien sûr, le tube de 1965. Le premier, le plus rapide, le résultat d’une incroyable montée d’hormones chez les yéyés, un million d’exemplaires qui s’écoulent et Christophe a la tête qui s’envole. Son truc à lui, à l’époque, ce sont les voitures et la vitesse, prendre des murs et griller les politesses. Lamborghini, Ferrari, courses-poursuites sur le périph’ et juke-box qui crépitent en arrière plan, la légende de Christophe Bevilacqua, italien d’origine, ce n’est pas qu’une romance. Sorte de chanteur à la gueule de bois mais aux smokings impec’, Julien Sorel des maréchaussées faisant son apprentissage sur les glissières, le Christophe des sixties est une friction. A l’envers et contre tous mais pas contre toutes, sa liaison d’avec Michèle Torr accouche d’un enfant né en 67, quatre ans plus tard il épousera la demie-soeur d’un certain Alain Kan, anonyme pas encore white flashé par Ziggy et ses poussières d’anges.

Christophe, un drôle de bonhomme. A le voir retomber sur ses mots comme un équilibriste sur le fil, j’en arrive à la même conclusion que mes prédécesseurs : sur lui le temps n’a pas de prise. Électrique, à la rigueur. Gamin, bien avant de bloquer les aiguilles du compteur, Daniel Bevilacqua a longtemps traîné ses sandales dans les boutiques de disques, s’est passionné pour les échos italiens, l’envie de réverbération qui déjà le démange comme une varicelle, une profession de foi qui le pousse rapidement à faire l’acquisition d’un magnétophone Grundig à fil magnétique. La résonance, encore, les notes de piano qui s’entremêlent comme du tissu d’Italie, comme un goût du beau décalé. Fils d’une mère couturière et d’un maçon rital, le jeune chanteur a pourtant fait comme tout le monde ses débuts au Golf Drouot, y a enregistré un premier disque dans un costume étriqué : celui du crooner de variété tout juste bon à faire transpirer les pré-pubères de bas en haut, de l’hymen aux cordes vocales: « dire qu’on est un chanteur, ça peut faire drôle quand on dit ça, même si j’ai écrit Aline, Les Marionnettes, des trucs de chanteur quoi. C’était une période où il n’y avait pas le choix, il fallait prendre un arrangeur qui était à l’époque Jacques Denjean, avec plein de musiciens de studio, c’était très formaté. C’est pour ça d’ailleurs que je me suis vite cassé, pour exploser les formats ». Il détruira d’abord les pare-chocs, drogué au speed, des bolides qu’il commence à conduire, fort de son petit pécule de chanteur. Des ritournelles un peu stupides (Excusez moi monsieur le professeur, Je ne t’aime plus), un carton chez SLC, c’est bien assez pour prendre une grande tangente : « C’est vrai qu’excessif je l’ai été, mais bon, toujours dans l’expérimental, hein, c’est à dire que j’ai voulu toucher à tout. Je savais que j’étais bon en conduite, j’ai gagné deux courses importantes et basta. Il fallait juste que je me fasse plaisir, puis j’crois pas que j’aurais aimé perdre ».


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De 1965 au début des 70′s, Christophe entend des voix, des bruits de moteurs, des mots blues et des guitares bleues. Celles de Robert Johnson, Muddy Waters, qu’il traduit en yaourt («en Yop, comme j’dis souvent»), péquenaud blond grisé par les francs anciens, capable de tout claquer en une nuit. En 1968, Christophe a vingt-trois ans, les mèches encore collées devant les yeux et la vie devant lui. Dans les oreilles, un disque qui tourne en boucle : What Goes On de Vanilla Fudge. De quoi étouffer les cris de la révolution estudiantine, de quoi patienter jusqu’à sa rencontre déterminante avec Francis Dreyfus, le feu saint-patron des Disques Motors: « le boulot avec Dreyfus, ce n’était qu’un décor. Ce qui nous a lié, c’est d’abord l’art, la peinture, les objets, le plaisir d’en parler. En fait moi j’arrive dans les 70′s chez Dreyfus, et comme partout où je passe, j’ai crée mon volume sonore. Chez lui, j’étais dans un endroit que j’avais créé, sa qualité c’était de réagir sur des choses. (…) Bashung, c’était le seul, dans les années 70, à pouvoir pénétrer mon espace chez Dreyfus. On avait l’habitude d’aller manger ensemble le midi, l’après-midi on faisait de la musique, moi je faisais le son d’Alain avec mes Revox, lui galérait. Mais moi aussi j’avais l’impression d’être de passage, je ne me rendais pas compte ». Les Français non plus, il faudra du temps.

Règle n°1 : « Si on ne cherche pas à trouver son image, on est mort. Donc : toujours être le personnage de son film ».

Règle n°2 : ne jamais s’arrêter sur le bord de la route.

Règle n°3 : savoir regarder en arrière. Christophe : « mes trois disques préférés ce sont Le Beau Bizarre, Bevilacqua et Aimer ce que nous sommes.

Le reste sera logiquement une histoire sans fin. Des anciens copains de passage comme Polnareff, Gérard Manset et Gainsbourg (« il venait effectivement souvent chez moi l’après-midi, moi je vais pas chez les autres ») à l’enregistrement de Bevilacqua dans un mobile-home du bois de Boulogne en passant par l’avant-garde (« j’ai l’impression de faire aujourd’hui la musique que je pensais en 1970 »), de sa carrière il dit à peu près tout et n’importe quoi. Y compris « de grosses conneries », pour encore faire parler ses chansons : « j’ai pas de technique, je suis plutôt un intuitif, aucune technique ouais ». Pas vraiment musicien mais certainement plus qu’un simple chanteur, Christophe reste une Lapalissade qu’on aura bien du mal à franchir. Sur la ligne d’arrivée du bout de nuit, Christophe bombe encore le torse, bien trop occupé à tester ses volants pour contempler les secondes qui s’éc(r)oulent, pilote d’un bolide lancé à plein régime sur son 78 tours. Crooner synthétique ou infatigable dragueur de drapeaux à damiers, son futur reste un film sans générique. Quant à l’auditeur, il vibre comme un spectateur encore scotché à son siège.

http://www.christophe-lesite.com/

Remerciements: Marie-Pierre Chevalier
Réalisation vidéo: Julien Perrin (Videology)
Illustration: Guillaume Arramy


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1Remercions ici Bayon (Libération) et surtout Benoit Sabatier (Technikart) pour leur formidable travail réhabilitation du personnage depuis le milieu des années 90. Après un tel travail de fond, impossible de céder à la tentation d’une quelconque fierté à (d)écrire Christophe comme un artiste résolument moderne. Pour tout cela, merci messieurs.

2 Date de la rencontre entre Christophe et Francis Dreyfus, qui le signe alors sur son nouveau label Motors. Quelques années plus tard, ce dernier lui adjoindra les services du jeune Jean-Michel Jarre en tant que parolier. Le résultat se prénomme Les paradis Perdus, 1973.


lien http://gonzai.com/christophe-rencontre-avec-le-dernier-des-bevilacqua
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