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Francomanias de Bulle
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Francomanias de Bulle

Après avoir publié le disque français le plus hallucinant de la décennie, Christophe joue enfin, ce soir, en Suisse romande.

Le dernier des géants
«Dandy un peu maudit, un peu vieilli, dans ce luxe qui s'effondre...» Trente-sept ans après, la citation des «Paradis perdus» n'a jamais sonné aussi justement. Dans un paysage francophone en ruine depuis le départ de Bashung, Christophe s'impose comme le dernier des géants, le rocker ultime...
Aux côtés de ses complices Johnny et Eddy, celui qui vit le jour en 1945 sous le nom de Daniel Bevilacqua est l'élégant gardien de la flamme allumée par Elvis et Gene Vincent à une époque où le monde rêvait encore en technicolor.
Le souverain d'un univers parallèle
Depuis les premiers jours, le rock coule dans le sang d'un chanteur qui, après une volée de tubes délicieux dès le milieu des années 1960 («Aline», «Les marionnettes», «Excusez-moi, Monsieur le professeur»), a fini par s'encastrer sauvagement dans la mythologie sonique. Au risque, malgré les fulgurances seventies des «Mots bleus» ou «Des paradis perdus» et le succès du single «Succès fou» en 1983, de dérouter un public qui le voyait comme un innocent chanteur de variété...
C'est un fait, Christophe demeure désormais en marge, héros fascinant sorti d'un tableau de Norman Rockwell revu et corrigé par David Lynch. L'homme est le souverain d'un de ces univers parallèles que les garçons sensibles inventent parfois pour ne pas vieillir. On raconte qu'il file la nuit à grande vitesse sur le périphérique au volant d'un de ces bolides vintage qu'il collectionne en s'en remettant au diable ou à la Vierge Marie. On sait qu'il ne s'endort jamais avant l'aube, après avoir écouté ses 78 tours de blues ou l'un de ses juke-box chargés à bloc avec du rock garage ou du rockabilly. Parfois aussi, il rêve les yeux ouverts face à l'écran sur lequel défilent James Dean, Steve McQueen, Paul Newman et autres icônes hollywoodiennes aux sens affûtés par l'huile de vidange.
Un mode de vie pareil ne peut décemment enfanter que de ce qu'il nomme lui-même «un code d'honneur un peu suspect»... Et déboucher sur une poignée d'albums hors norme, sidérant d'audace avec lequel seuls ceux du regretté Alain Bashung pouvaient rivaliser.
Dans ce florilège, il y a d'abord le bien nommé «Beau bizarre» et puis surtout «Bevilacqua» en 1996. Sur ce dernier opus, explosé au cutter comme un récit du romancier beat William Burroughs, Christophe rend hommage à Enzo Ferrari avant de pactiser avec Alan Vega, le chanteur de Suicide et légende sulfureuse du rock new-yorkais à jamais perturbée par un séjour dans une jungle vietnamienne éclairée au napalm.
Ce disque radical n'est malheureusement pas de ceux qui affolent les hit-parades et redonnent le sourire aux éditeurs. Il est d'ailleurs aujourd'hui quasi introuvable.
Introuvable, «Comm'si la Terre penchait» ne l'est pas. Mais ça ne le rend pas moins culte. En 2002, encouragé par le bel accueil critique et public dudit album, Christophe a repris la route, proposant un spectacle enchanteur et hypnotique, immortalisé par un double album enregistré à l'Olympia de Paris.
La grande œuvre
Tous ces ouvrages passeraient toutefois presque pour des esquisses préparatoires en comparaison «D'aimer ce que nous sommes», la grande œuvre d'une vie artistique à nulle autre pareille. Avec cet album qui a mûri lentement durant près de cinq années avant de voir le jour au début de l'été 2008, Christophe ne laisse aucune chance à la concurrence.
On ne connaît aucun équivalent à cette galaxie sonore, littéralement irradiée par des particules de genres aussi divers que la variété, le rock, l'electro, la pop ou la musique concrète. Ici, chaque mot, chaque note, chaque arrangement a été pensé, pesé par un artiste en état de grâce. Et le résultat, loin d'être pétrifié par un casting au sein duquel on distingue Isabelle Adjani, le mythique batteur Carmine Appice (Vanilla Fudge, Jeff Beck), une partie du groupe Tanger, le pianiste genevois Patrick Müller ou le sorcier mexicain de l'ambient Murcoff, est l'une de ces collections de chansons magiques qui parlent vrai, au corps comme au cœur.
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